Santé mentale chez les kinésithérapeutes libéraux : quid du « plus beau métier du monde » ?

En 2006, une grande étude sociologique avait placé les kinésithérapeutes et physiothérapeutes sur la 3ème marche du podium des « métiers les plus satisfaisants ». Mais qu’en est-il en 2026 ?

Le Pr Truchot (Université Marie et Louis Pasteur) s'est penché sur la question et vient de publier les résultats d'une nouvelle étude nationale sur les kinésithérapeutes libéraux, menée en septembre 2025 auprès de plus de 7 500 kinésithérapeutes, et qui fait suite à une première enquête de 2018-2019.

Deux notions à connaître : EE et DP

L'étude s'appuie sur les deux dimensions centrales du burnout selon Maslach et Jackson :

  • L'épuisement émotionnel (EE), le sentiment d'être vidé nerveusement et de ne plus être motivé par son travail,
  • La dépersonnalisation (DP), des attitudes détachées, négatives ou insensibles envers les patients. C'est une forme de stratégie de protection, mal adaptée, quand on n'a plus les ressources pour faire face.

Qui est le plus concerné ?

Plusieurs constats démographiques ressortent, et beaucoup pourront s'y reconnaître :

  • Femmes vs hommes : les femmes affichent un EE plus élevé, tandis que les hommes ont une DP plus marquée. Une différence que l'étude relie notamment à la charge domestique supplémentaire assumée par les femmes, et à des attitudes plus instrumentales chez les hommes, plus enclins à la suppression émotionnelle.
  • Vivre seul vs en couple : les kinés vivant seuls présentent un EE et une DP significativement plus élevée que ceux en couple — le soutien du partenaire jouant un rôle protecteur.
  • Jeunes vs plus âgés : plus les kinés sont âgés, moins ils rapportent d'EE et de DP (cela ne veut pas dire que l'avancée en âge est un facteur protecteur !)

Une hausse de l'EE depuis 2018, en écho aux constats internationaux

Le score moyen d'EE a significativement augmenté par rapport à 2018. La DP, elle, reste stable. Ce constat français fait écho à une méta-analyse de 2024 ayant compilé 32 études internationales (près de 6 000 kinésithérapeutes, 17 pays).

La rémunération, au cœur du malaise

Le sentiment de manque de reconnaissance financière ressort comme un stresseur majeur, fortement lié à l'EE et étroitement corrélé à la charge de travail.

Ce sentiment est renforcé par la comparaison : les praticiens se voient souvent moins bien rémunérés que des personnes ayant un niveau de formation équivalent, voire inférieur.

Certains évoquent même l'impact sur des choix de vie plus larges — fonder une famille, prendre des congés.

Fait notable : ce sont surtout les femmes et les praticiens les plus jeunes qui perçoivent le plus fortement l'insuffisance de leurs revenus.

Deux autres stresseurs liés au burnout

  • La charge de travail en tant que telle (volume, amplitude, gestion du planning) reste le facteur le plus fortement associé à l'EE.
  • La peur de mal faire son travail, faute de temps — un stresseur qui touche directement l'identité professionnelle.

À noter également : le sentiment d'injustice dans la relation avec certains patients (manque de reconnaissance, manque d'implication) et les incivilités, ces dernières étant davantage liées à la DP.

Un chiffre qui interpelle sur les violences

Sur les 6 derniers mois, 19 % des kinés libéraux de l'échantillon ont été confrontés à de la violence verbale de la part de patients, et 2,6 % à de la violence physique — les femmes et les praticiens les plus jeunes étant davantage concernés. Ces expériences sont associées à des scores de burnout (EE et DP) significativement plus élevés.

Le workaholisme (addiction au travail), stable mais toujours présent

Le niveau d'addiction au travail mesuré est resté quasiment identique à celui de 2018. Il est fortement lié au burnout et empiète nettement sur la vie privée — un point qui mérite d'être regardé, indépendamment des contraintes économiques.

Une bonne nouvelle : l'empathie tient bon

Malgré tout, l'empathie des kinés résiste à la charge de travail et aux difficultés financières. Elle s'érode en revanche face aux comportements abusifs des patients (incivilités, agressivité).

C'est un état des lieux qui donne à réfléchir, sur des enjeux que beaucoup d'entre vous vivent au quotidien — et qui ne sont manifestement pas propres à la France.

Point de nuance : la santé psychologique de la population générale française évolue négativement. Les kinésithérapeutes ne sont pas les seuls à voir une augmentation des facteurs stresseurs et la pression professionnelle n'est surement pas le seul ingrédient qui altère leur santé mentale : l'étude n'aborde ni la sphère privée ni le contexte de société. Il est très probable que des facteurs "stressant" émanent du cadre privé et interfèrent avec le cadre professionnel, le tout dans un bouillon de facteurs stressant systémiques et sociétaux.

La santé mentale semble bien être devenue le "mal du siècle" chez les kinésithérapeutes comme dans la population générale. Ce qui frappe, à la lecture croisée de ces deux études, c'est que le mal-être des soignants n'est ni un phénomène isolé, ni propre à la France : il traverse les frontières, les systèmes de santé et les générations. Et pourtant, au cœur de ce tableau, une donnée résiste et mérite d'être soulignée : le sens du métier, lui, semble tenir bon.

La synthèse complète, plus détaillée et enrichie de nombreux témoignages, est disponible auprès du Conseil national de l'Ordre des kinésithérapeutes.

Sources :

  • Truchot & Mudry, 2019 et 2025 ; stresseurs professionnels et santé psychologique chez les kinésithérapeutes libéraux français
  • Venturini et al., 2024, Prevalence of burnout among physiotherapists: a systematic review and meta-analysis
  • General Social Survey (GSS) 2006, National Opinion Research Center (NORC) – Université de Chicago
  • Maslach, C., & Jackson, S. E. (1981). The measurement of experienced burnout. Journal of Organizational Behavior
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